Castellas, une résurection

Cette page n'est autre que la copie conforme d'un texte de notre Président d'Honneur, historien et écrivain talentueux, Alain Bouras. Seules les illustrations ont été ajoutées au texte original.


SI LE CASTELLAS NOUS ÉTAIT CONTÉ

LE CASTELLAS

AU FIL DES SIÈCLES

 

Le CASTELLAS DE BOUQUET

 

Dans les années 50, face à l’école de Bouquet, au Puech, (où se trouve toujours la Mairie), la silhouette du Castellas appartenait à notre univers quotidien, dans le prolongement des rancs du Clergue et de Seynette (du Puech, le Guidon, point culminant de la montagne, est invisible, dissimulé par le Clergue).

L’histoire officielle de France, nous la découvrions alors à travers des images d’Epinal : Clovis et le vase de Soissons, Charlemagne admonestant les cancres, les serfs attachés à une glèbe que l’on avait bien du mal à reconnaître dans les ermàs caillouteux du pays, tandis que, guillerets, les seigneurs qui les écrasaient allaient aux Croisades délivrer on ne sait trop qui dans le tombeau vide du Christ, ou partaient à la chasse avec leurs éperviers. Quant au château-fort médiéval avec ses fossés et son pont-levis, il ne ressemblait guère à ce que l’on apercevait sur les serres, que ce soit, côté cour, le Castellas de Bouquet, ou côté jardin, le château d’Allègre…

Matinée de Décembre, première neige                       Au loin, à droite, le Castrum d'Allègre

En effet, on avait de la peine à établir un lien entre cette sombre vision de la Féodalité et ces mystérieuses ruines qui se confondaient avec la rocaille. Certes, ces sites auraient pu faire l’objet de leçons d’histoire sur le terrain, mais les pédagogues n’étaient hélas ! pas formés à la connaissance de l’histoire régionale (et encore moins à celle du sud pour ne pas dire l’Occitanie). Tout au plus, nous amenaient-ils en promenade pédagogique au pied de la falaise qui le porte pour découvrir quelques plantes remarquables : du fragon (petit houx), du petit chêne, plante médicinale bonne pour le foie, qu’une année nous avions cueillie, avec des mauves, afin de récolter de l’argent pour un voyage scolaire de fin d’année au Mont Gerbier des Joncs et à la sinistre auberge de Peirebeille, et surtout une magnifique touffe de somptueuses pivoines, plante caractéristique - je l’appris bien plus tard - de la flore du Mont Bouquet, mais en train de disparaître, j’en ai bien peur !


Pour avoir une vision plus précise de ce que fut le passé, il fallait alors beaucoup plus compter sur une motivation personnelle.

Dans mon cas, ne m’étant pas orienté vers des études d’histoire, j’aurais dû vieillir dans l’ignorance de celle du Castellas si des circonstances favorables qui allaient m’y ramener.

En effet, de retour au pays, descendante d’une famille qui a repris pied à Bouquet dans la maison ancestrale, Pierrette Maheux et son mari Daniel s’étaient mis dans la tête de réaliser une monographie sur Bouquet.

Ils eurent le mérite de s’adjoindre des chercheurs désintéressés comme Jean-Marc de Béthunes dont les découvertes sur l’époque médiévale étaient déjà assez fournies, nous révélant le rôle important qu’avaient joué des châteaux comme celui de Bouquet, Lussan, Allègre, Rousson : imaginant la vie d’autrefois, je découvris ainsi que depuis les ruines du Castellas plusieurs siècles d’histoire nous contemplaient.

Une autre opportunité allait encore jouer un rôle décisif sur la destinée du Castellas : la Municipalité de Bouquet portait à sa tête M. Millard de Montrion, lequel en devint le Saint Bernard. Après la restauration du temple et de l’église, 

 

 

       le Temple et l'Église


dans la foulée, elle s’attaquait à la tour qui restait encore à peu près debout au milieu de ce véritable clapas qu’était devenu ce qui autrefois avait dû constituer un village de chevaliers, à l’instar du château d’Allègre avec lequel, d’ailleurs, Bouquet entretenait des liens étroits.

 

DÉCOUVERTE DU CASTELLAS… dans les années 1880

Pour saisir la portée de cette restauration, nous nous appuierons sur un document exceptionnel nous prouvant que très tôt le Castellas de Bouquet avait attiré l’attention de pionniers de la recherche archéologique dans notre région, regroupés dans la Société Scientifique et Littéraire d’Alais à la fin du XIXème siècle,

 

 

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à savoir des gens comme Gratien Charvet et Emile Oberkampff, avec un article paru dans le bulletin de 1889 des Mémoires et Comptes-rendus de la dite société signé Emile Oberkampff.

Receveur des finances, cet Oberkampff était avant tout un amateur éclairé qui accompagnait Gratien Charvet pour effectuer des croquis des sites qu’il visitait : c’est ce qui nous vaut la chance de posséder du site du Castellas trois beaux dessins qui nous permettent de nous faire une idée de l’état dans lequel il se trouvait dans les années 1880 et par comparaison de mieux juger de l’état de dégradation avancée de l’édifice au moment de sa restauration.

 

SITUATION ET PRESENTATION DU SITE, incitation à la découverte :

"Quoi qu’il ne soit pas au point culminant, à 498 mètres, tandis que le sommet de la montagne atteint 631 m. la situation isolée de celle-ci, entre deux vastes plaines, lui permet de commander tout le pays. Au nord (en réalité à l’est) c’est la riante et fertile région de Bagnols et d’Uzès, et dans le lointain, se confondant avec l’horizon, les plaines de la vallée du Rhône ; du côté opposé, le regard suit le cours capricieux de la Cèze et de l’Auzonnet, et, sentinelles immobiles du passé, les vieux donjons d’Allègre et de Rousson, semblent encore échanger avec celui de Bouquet leurs muets signaux. Derrière cette première ligne de mamelons, se dressent, majestueuses, les hautes montagnes de la Lozère, qui servent de cadre à tout le tableau."

Le reportage nous permet ensuite d’accéder au site et de le découvrir à travers le regard de l’observateur éclairé :

"Un couloir étroit entre deux rochers où l’assaillant pouvait être facilement arrêté et écrasé, aboutit à une enceinte de médiocre étendue, où s’élevaient diverses constructions absolument en ruines et informes, que domine le donjon debout, en mauvais état ; les pierres de taille des angles et des embrasures enlevées en plusieurs endroits ont servi aux constructions du village, il a perdu son couronnement de mâchicoulis qui en augmentait seul la hauteur, comme le montrent sur un des angles, les premières pierres d’assise d’une tour de gaîte (occitanisme : guet)".


  ☜ la gaîte avant etaprès restauration

 

"Le donjon est voûté et bas, les décombres accumulés autour s’élèvent actuellement à la hauteur de cette première voûte ; il l’était encore au sommet, formant terrasse ; un plancher divisait en deux étages cette hauteur intérieure. On distingue sur un des côtés des traces d’arrachement, en forme de toiture à pignon aigu, à la hauteur du second étage ; il y a eu là postérieurement à la construction primitive, l’adjonction d’un second bâtiment servant de logement, mais actuellement disparu..."

 

LE CASTELLAS A L’ORIGINE

La restauration de la tour principale sous les auspices de M. Brugueirolle, architecte départemental, a pris soin de garder lisibles les traces de l’histoire d’un édifice composite, ayant en réalité subi des modifications à des époques différentes.

Tout d’abord la partie originelle, appelée donjon par Oberkampff et qui en réalité est la tour la plus ancienne d’un ensemble qui en comportait trois, se révèle une construction qui remonte aux XIème-XIIème siècle, ce qui est corroboré par les documents les plus anciens (reconnaissances féodales, Oberkampff lui-même se réfère à un hommage du comte à l’évêque d’Uzès remontant à 1144) ; elle a conservé miraculeusement les voûtes dont il parle, notamment celle, remarquable, de l’étage supérieur, l’entreprise Girard a dû même réaliser des prouesses pour éviter son effondrement lors des travaux et pour la consolider.

L’étage inférieur est noyé dans les décombres, facteur dont il faut tenir compte pour se faire une idée de ce qu’était la tour à l’origine et de sa hauteur réelle.

Salle inférieure du donjon en partie comblée

 

Parmi les « cicatrices » conservées se trouvent les traces d’arrachement notées par Oberkampff, sur la partie est. Le logement dont il parle communiquait avec un étage de la tour, les traces de l’appui d’un plancher sans doute en bois étant toujours visibles. On remarquera sur le dessin d’Oberkampff, dans le pan de mur de droite, qu’en un demi siècle nous avons vu inexorablement se déliter, la présence d’une petite ouverture confirmant qu’il y avait effectivement à cet étage un logement, tandis que la salle du bas devait être une salle de garde ou d’apparat.

Le dessin d'Oberkampff, on aperçoit la petite ouverture

dans le pan de mur et une bâtisse au nord aujourd'hui disparue

     

La tour en 2004 et en 2006

Le dessin d’Oberkampff rend également compte des traces d’arrachement de la partie ouest, ce qui permet de présumer l’existence d’un corps de bâtiments attenant à la tour, peut-être en liaison avec une seconde tour, beaucoup plus dégradée, figurant sur le dessin, et dont on distingue une issue aujourd’hui masquée par une végétation qui a contribué à maintenir les ruines en l’état, avec en particulier un remarquable mur en arrondi.

Par contre, Oberkampff ne dit rien de la partie devenue la plus vulnérable de l’ouvrage, à savoir la face nord, non représentée sur ses dessins, dans laquelle courait une large fissure et que l’entreprise a dû colmater et réduire, là encore, sans provoquer d’effondrement. La cicatrice en est évidemment visible.

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fissure de la face Nord avant et après la restauration

 

DEUXIÈME ET PROBABLE TROISIÈME ÉPOQUES

La seconde étape, que révèle un simple coup d’œil, est l’adjonction à une époque à déterminer, d’un rehaussement de la tour, aisé à repérer, avec un appareillage de pierres beaucoup plus grossier : nous supposons que la tour a été relevée après l’attaque et les destructions (attestées) des Tuchins (alentours de 1380). On est surpris par le fait qu’Oberkampff n’ait pas noté cette disparité et cette différence d’époques, son article laissant supposer que le couronnement sommital avec « mâchicoulis » était d’origine.

Pour accéder à ce belvédère, une ouverture a été pratiquée dans la voûte supérieure de la tour.

L'ouverture d'accès à la plateforme à gauche

Cependant la datation de cette surélévation se complique du fait que selon l’architecte, la tour de gaîte, qu’il a restituée, serait d’une époque plus récente (XVIème siècle), ainsi que la partie crénelée : en effet, associés à la tour, on a trois créneaux sur le côté sud-ouest, alors que le reste en était dépourvu.


Les créneaux de la face sud-ouest

Toujours est-il que cette reconstitution donne à la tour une apparence qu’aucun bouquetenc n’a connue.

Nous avouons notre ignorance sur la date de ces aménagements qui ont transformé l’apparence du Castellas. Au XVIème siècle, il avait déjà été délaissé au profit de celui de Vacquières, plus hospitalier, de construction plus récente. Nous en sommes réduits à des hypothèses.

Tout d’abord la position de ce système fait supposer qu’il était destiné à prévenir une attaque provenant du côté ouest, c’est à dire la vallée de l’Alauzène et du piémont cévenol, il ne s’agissait plus de surveiller le passage du défilé de l’Argensole, voie séculaire de pénétration dans le massif du Mont Bouquet.

Cette construction a pu être réalisée dans le contexte des guerres dites de religion, entre 1560 et 1620. Les seigneurs de Bouquet ayant pris le parti des Réformés, on voit dans toute la région les deux camps qui se déchirent s’armer l’un contre l’autre (Michelade de Nîmes et d’Alès en 1567, massacres « préventifs », etc.) ou, plus plausiblement lors du réarmement des places-fortes protestantes, après la mort de Henri IV, en rapport avec l’affaire du Béarn, à l’origine de ce réarmement, Louis XIII ayant usé de la manière forte pour y imposer le culte catholique alors que le protestantisme en était la religion d’état. A la même époque, à Alès, on renforce les fortifications et les tours de surveillance des ponts, des documents font également état du départ de gentilshommes protestants de la région allant rejoindre les troupes Réformées.

Un indice nous semble aller dans ce sens : sur la façade ouest–nord ouest on remarque de curieuses encoches et des pierres en saillie qui pourraient bien être celles de l’adjonction d’un système d’échelles permettant d’accéder au sommet de la tour, preuve que suite à la réfection ou peut-être déjà à des destructions, on ne pouvait plus y accéder par la trappe ménagée dans la voûte de la tour lors de sa surélévation.

Parmi les autres découvertes de l’architecte figure une conduite intérieure de récupération de l’eau passant dans le moellon et aboutissant à une citerne actuellement enfouie quelque part dans les décombres (l’amorce d’une seconde citerne, par contre, est visible en contrebas de la deuxième tour).

Ouverture circulaire d'accès à une citerne

Comme on le voit, le Castellas de Bouquet comporte encore bien des secrets à percer. Nous ne pouvons que savoir gré à la restauration telle qu’elle a été réalisée d’avoir conservé les indices, en quelque sorte, la mémoire de ces vieilles pierres et autres fils d’Ariane qui nous permettront d’avancer dans l’exploration, au-delà de notre mémoire, de plusieurs siècles d’histoire.

ranc = roches escarpées

ermàs = désert

serre = chaîne de collines